Travaux · Construction

Construction du Grand Palais

un chantier de trois ans

Un sol qui se dérobe, quatre architectes à coordonner et près de 200 000 rivets : ce que le chantier a réellement affronté avant l’Exposition universelle de 1900.

La verrière et la charpente métallique du Grand Palais, à Paris, vues depuis l'intérieur de la nef.
Réponse rapide

La construction du Grand Palais de Paris s’est déroulée de 1897 à 1900, sur l’emplacement de l’ancien Palais de l’Industrie, pour l’Exposition universelle ; le bâtiment a été inauguré le 1er mai 1900. Quatre architectes lauréats du concours de 1896 se sont réparti l’ouvrage afin de tenir le délai, sous la coordination de Charles Girault. L’ensemble associe une enveloppe de pierre à une ossature métallique rivetée, posée sur environ 3 400 pieux de chêne à cause d’un sol alluvionnaire instable.

  • Dates : concours ouvert en avril 1896, travaux de 1897 à 1900, inauguration le 1er mai 1900.
  • Quatre architectes : Henri Deglane, Albert Louvet, Albert-Félix-Théophile Thomas et Charles Girault, ce dernier coordonnant l’ensemble.
  • Fondations : environ 3 400 pieux de chêne de dix mètres, battus au mouton à vapeur, après la découverte d’une couche d’argile imprévue.
  • Structure : de 8 500 à 9 000 tonnes de métal et près de 200 000 rivets pour couvrir une nef de quelque 240 mètres.
  • Reprises : fermeture en 1993 après des chutes de rivets, restauration de 2001 à 2007, puis chantier global jusqu’à la réouverture complète du 6 juin 2025.

Entre la démolition du Palais de l’Industrie et l’inauguration, il a fallu sortir de terre 77 000 m² au bord de la Seine. La date de livraison n’était pas discutable : l’Exposition universelle ouvrait le 15 avril 1900, et un palais des beaux-arts inachevé n’entrait pas dans les hypothèses de travail.

Ce que la construction du Grand Palais raconte est moins spectaculaire que sa verrière, et nettement plus instructif : un sol qui se dérobe sous les fondations, quatre architectes contraints de travailler ensemble, et un mode d’assemblage qui rattrapera le bâtiment près d’un siècle plus tard.

Un chantier commandé par l’Exposition universelle de 1900

Le point de départ est une décision d’urbanisme. Le Palais de l’Industrie, hérité de l’Exposition de 1855, occupait le terrain et ne répondait plus aux attentes. Il est démoli pour dégager l’emplacement et ouvrir la perspective vers les Invalides, avec un nouveau pont dans le même mouvement.

Le concours d’architecture est lancé par un arrêté du 22 avril 1896, réservé aux architectes français. Le programme est exigeant : un palais des beaux-arts capable d’accueillir des expositions monumentales, donc un volume libre, sans appuis au milieu, éclairé par le haut. Ces trois contraintes commandent tout le reste, y compris le choix des matériaux.

Les travaux démarrent en 1897. L’inauguration officielle a lieu le 1er mai 1900, en présence du président Émile Loubet, quelques jours après l’ouverture de l’Exposition. Pour un équipement public de cette ampleur, le délai reste hors norme, et il explique la plupart des décisions prises sur le chantier.

  1. Démolir et dégager le terrain

    Le Palais de l’Industrie est abattu pour libérer l’emprise et recomposer la perspective entre les Champs-Élysées et les Invalides. Le chantier commence donc par une opération de démolition, pas de construction.

  2. Terrasser et fonder

    Plus de 1 500 ouvriers sont mobilisés sur les seuls terrassements. C’est à ce moment que le sol révèle une couche d’argile sableuse bien plus épaisse que prévu du côté du fleuve, ce qui impose de revoir entièrement le principe des fondations.

  3. Monter l’ossature métallique

    Les fermes sont assemblées par rivetage et levées à l’aide de trois grues mobiles à vapeur, dont la plus grande culminait à 28 mètres avec un bras de dix mètres et soulevait jusqu’à six tonnes.

  4. Fermer la verrière et habiller de pierre

    Le verre vient remplir la trame métallique pendant que les façades en pierre de taille montent en parallèle. Deux lots menés de front, avec des métiers et des cadences qui n’ont rien à voir.

  5. Poser les décors

    Mosaïque de façade et sculptures monumentales arrivent en toute fin de calendrier, une fois le bâtiment clos et les moyens de levage encore en place.

Quatre architectes, un seul bâtiment

Le concours de 1896 n’a pas produit un lauréat mais quatre. Plutôt que de trancher, l’administration a fusionné les propositions et réparti le bâtiment entre Henri Deglane, Albert Louvet, Albert-Félix-Théophile Thomas et Charles Girault, ce dernier assurant la coordination générale.

Le montage ressemble à un compromis administratif. Il était surtout la seule méthode compatible avec l’échéance. En découpant le palais en parties distinctes — la nef et sa façade principale, le palais d’Antin côté avenue, les galeries intermédiaires — on autorise plusieurs fronts de travaux simultanés au lieu d’un chantier linéaire. Chaque architecte pilote sa zone ; Girault tient la cohérence d’ensemble et les raccords.

Le prix à payer se voit encore : les façades ne se ressemblent pas toutes, et les partis pris décoratifs varient d’une aile à l’autre. L’ensemble tient parce qu’un seul homme avait la main sur les jonctions. Les travaux de charpente métallique, eux, ont été conduits par l’entreprise Daydé & Pillé, rompue aux grands ouvrages rivetés de la période.

La mauvaise surprise du sous-sol

C’est l’épisode que la plupart des récits escamotent, et c’est pourtant celui qui a failli coûter l’Exposition.

Le terrain est une plaine alluviale en bord de Seine : des couches de sable, de graviers et d’argile déposées par le fleuve, avec une nappe phréatique qui monte et descend au fil des saisons. Les sondages avaient annoncé une chose, les terrassements en ont révélé une autre. Ce type de sol ne reprend pas une charge concentrée : il se tasse, et il se tasse de façon inégale, ce qui est bien plus grave pour un bâtiment qu’un tassement uniforme.

La réponse est classique dans son principe et impressionnante dans son exécution. Un pieu est un élément long enfoncé verticalement dans le sol, qui reporte la charge vers une couche plus résistante en profondeur ou la répartit par frottement sur toute sa longueur. Ici, environ 3 400 pieux de chêne, de dix mètres de long et trente centimètres de diamètre, ont été battus au mouton à vapeur — trois à quatre cents coups par pieu. Sur ces pieux reposent des massifs de maçonnerie qui portent la structure.

Pourquoi du chêne

Un bois maintenu en permanence sous le niveau de la nappe ne pourrit pas : privé d’oxygène, il se conserve remarquablement bien. Le désordre n’apparaît que si la nappe baisse durablement et laisse les têtes de pieux à l’air libre. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce type de fondation demande une surveillance sur un cycle très long.

Cette reprise a coûté huit mois de retard, absorbés en densifiant les effectifs et en menant les lots en parallèle plutôt qu’en cascade. Sur un chantier dont la date de livraison était fixée par un événement mondial, c’était la seule variable d’ajustement disponible.

Pierre, acier et verre

ce qui porte réellement le bâtiment

Vu de la rue, le Grand Palais est un édifice de pierre, avec colonnades, frontons et sculptures. Vu de l’intérieur, c’est une halle métallique. La contradiction n’est qu’apparente : les deux systèmes ne font pas le même travail.

Une enveloppe de pierre sur une ossature de fer

La façade en pierre de taille répond aux attentes académiques de la fin du XIXe siècle. Derrière, ce sont des fermes métalliques qui reprennent les efforts et dégagent le volume intérieur. La pierre habille et participe à la stabilité des parties basses ; le métal fait le travail sur les grandes portées.

Cette combinaison a une conséquence technique durable. Deux matériaux au comportement différent, qui ne se dilatent pas au même rythme et ne vieillissent pas de la même façon, sont solidarisés pour un siècle et demi. Les points de contact entre eux sont, aujourd’hui encore, les zones à surveiller en priorité.

Ce que change une verrière de cette taille

La nef principale approche 240 mètres de long, pour une surface au sol de l’ordre de 13 500 m² sur les 77 000 m² du bâtiment. Il faut monter à environ 35 mètres sous charpente, et 45 mètres sous la coupole centrale.

Couvrir une portée pareille en maçonnerie était hors de question : une voûte de cette largeur suppose des appuis massifs et des contreforts qui auraient mangé l’espace et bouché la lumière — exactement les deux choses que le programme du concours interdisait. Le fer permet de réduire les sections, de franchir la portée avec des fermes assemblées et de remplir les vides avec du verre. On parle d’un ensemble de 8 500 à 9 000 tonnes de métal selon le périmètre retenu, assemblé par près de 200 000 rivets.

Ce nombre de rivets deviendra, quatre-vingt-dix ans plus tard, le point faible du bâtiment.

Les décors, dernière étape du chantier

Les finitions arrivent une fois la structure close. La frise en mosaïque qui court sur la façade principale, environ 75 mètres de long pour un peu plus de 200 m², est posée entre 1898 et 1900 par Auguste-Maximilien Guilbert-Martin et René Martin.

Les deux quadriges de Georges Récipon sont installés aux angles de la façade, à une quarantaine de mètres de hauteur. Le choix du cuivre repoussé — une feuille de cuivre martelée sur forme, creuse — n’a rien d’esthétique : il permet d’obtenir des volumes monumentaux pour un poids sans commune mesure avec une sculpture pleine. C’est ce qui rend le levage possible en toute fin de chantier, avec les moyens déjà présents sur site et sans reprendre les appuis de façade.

Un siècle de reprises

1993, 2007, puis le chantier récent

Un assemblage riveté n’est pas éternel. Chaque rivet est un point de contact où l’eau s’infiltre, où la corrosion s’installe et gonfle, jusqu’à faire sauter la tête. En juin 1993, des rivets tombent dans la nef. Le ministère de la Culture ordonne la fermeture du monument dès le mois de novembre suivant.

Une campagne de restauration structurelle est menée de 2001 à 2007 : reprise des fondations, traitement de la charpente, remise en état de la verrière, pour un montant de l’ordre d’une centaine de millions d’euros. La nef rouvre en 2007.

Le vrai coût n’est pas le prix affiché ; c’est le prix affiché plus l’imprévu.

Antoine Schmitt

Le chantier suivant est d’une autre nature. Engagé après la fermeture de fin 2020, il ne visait plus seulement à réparer, mais à remettre le bâtiment aux standards actuels d’accueil et de sécurité : terrassements et reprises en sous-œuvre sur micropieux, ouverture d’une centaine de baies pour relier des espaces qui ne communiquaient pas, escaliers de secours de dix-huit à trente mètres de hauteur, environ 3 000 m² de balcons renforcés et 1 200 m² de planchers renforcés ou créés, plusieurs centaines de mètres de passerelles techniques. Le parc d’ascenseurs, lui, est passé d’une paire d’appareils à plusieurs dizaines.

La nef a servi de site olympique à l’été 2024, pour l’escrime et le taekwondo. Le monument a rouvert complètement le 6 juin 2025, les salles restées fermées pendant les travaux étant remises en service progressivement jusqu’à l’automne suivant.

PériodeCe qui l’a déclenchéeCe qui a été fait
1897-1900 Programme de l’Exposition universelle Construction complète : fondations sur pieux de chêne, ossature rivetée, verrière, façades et décors.
2001-2007 Chutes de rivets en 1993 et fermeture du monument Restauration structurelle : reprise des fondations, traitement de la charpente, remise en état de la verrière.
Depuis 2021 Mise aux standards d’accueil, de sécurité et d’accessibilité Micropieux, création de circulations et de baies, planchers et balcons renforcés, passerelles techniques, ascenseurs.

Grand Palais, Petit Palais, Grand Palais Éphémère

ne pas confondre

Les trois noms circulent souvent dans les mêmes conversations, et désignent trois bâtiments qui n’ont ni la même histoire ni le même statut.

1900, permanent

Le Grand Palais

Le bâtiment de l’avenue Winston-Churchill : nef, palais d’Antin et galeries, sous la verrière d’origine. Construit de 1897 à 1900 par quatre architectes.

1900, permanent

Le Petit Palais

Construit en face pour la même Exposition universelle, mais par Charles Girault seul. Il abrite aujourd’hui le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris.

Temporaire, démonté

Le Grand Palais Éphémère

Structure provisoire montée sur le Champ-de-Mars pour accueillir les événements pendant la fermeture du monument, puis démontée après les Jeux de 2024.

En quelle année le Grand Palais a-t-il été construit ?

Les travaux se sont déroulés de 1897 à 1900. Le concours d’architecture avait été lancé par arrêté du 22 avril 1896 et le bâtiment a été inauguré le 1er mai 1900, pour l’Exposition universelle qui ouvrait le 15 avril de la même année.

Qui est l’architecte du Grand Palais ?

Il n’y en a pas un mais quatre. Henri Deglane, Albert Louvet, Albert-Félix-Théophile Thomas et Charles Girault, tous lauréats du concours de 1896, se sont réparti les différentes parties du bâtiment. Charles Girault a assuré la coordination générale du projet, et c’est aussi lui qui a signé seul le Petit Palais, en face.

Pourquoi le Grand Palais repose-t-il sur des pieux en bois ?

Parce que le terrain, en bord de Seine, est une plaine alluviale qui ne reprend pas une charge concentrée. Environ 3 400 pieux de chêne de dix mètres ont été battus pour reporter les charges en profondeur. Le chêne convient tant qu’il reste sous le niveau de la nappe phréatique : privé d’oxygène, il ne pourrit pas.

De quoi est faite la structure du Grand Palais ?

D’une enveloppe en pierre de taille sur une ossature métallique rivetée, complétée par une immense verrière. On estime la charpente entre 8 500 et 9 000 tonnes de métal, assemblées par près de 200 000 rivets. C’est ce mode constructif qui permet une nef de quelque 240 mètres sans appuis intermédiaires.

Pourquoi le Grand Palais a-t-il fermé pendant plusieurs années ?

En juin 1993, des rivets corrodés sont tombés dans la nef, ce qui a entraîné la fermeture du monument dès novembre de la même année. Une restauration structurelle a été menée de 2001 à 2007. Un second chantier, plus large, a suivi la fermeture de fin 2020 : la nef a accueilli des épreuves olympiques à l’été 2024 et le monument a rouvert complètement le 6 juin 2025.

Quelle est la différence entre le Grand Palais et le Grand Palais Éphémère ?

Le Grand Palais Éphémère était une construction temporaire du Champ-de-Mars, montée pour accueillir les événements pendant la fermeture du monument, puis démontée après les Jeux de 2024. Le Grand Palais est le bâtiment historique de l’avenue Winston-Churchill, avec sa nef et sa verrière de 1900.

Livrer en trois ans un bâtiment qui a ensuite demandé deux campagnes lourdes et quatorze années de fermeture : pari gagné, ou simplement différé ? Sur un cycle long, la réponse est moins évidente qu’elle en a l’air.